Re-créer le travail.

Y. Clot,
Professeur de Psychologie du Travail au CNAM.

Intervention aux États généraux de la Culture.
Théâtre de la Commune, Aubervilliers, 15 Novembre 2004.


On peut commencer par un constat qui signe la dégradation de la santé au travail : accidents et maladies professionnelles coûtent aujourd’hui l’équivalent de 3% du PIB, autrement dit, d’environ 10 jours fériés sur le calendrier. Ces simples chiffres qui donnent une idée de la situation sont intéressants à mettre en rapport avec les résultats récemment confirmés des enquêtes ESTEV réalisées par les médecins du travail sur un échantillon aléatoire de vingt-mille salariés. Dans ces enquêtes la souffrance psychique au travail est fortement corrélée avec le fait de ne pas disposer des moyens pour faire un travail de bonne qualité. C’est là l’un des principaux "facteurs de risques". Mais ces données quantitatives, reliées aux enquêtes qualitatives réalisées en situation autorisent un diagnostic convergent : le travail ordinaire tend à devenir une épreuve qu’on ne surmonte plus qu’à un coût psychique démesuré et mal reconnue, même par ceux qui la vivent.

Je ne m’attarderai pas ici sur le vaste domaine du non-travail. Il le faudrait. Car, au regard du travail, le chômage structurel et durable entretient des formes nouvelles de ressentiment reliées à des formes psychologiques de désoeuvrement débouchant sur des modalités "modernes" de psychopathologies sociales. Ces processus, particulièrement vifs dans les jeunes générations et trop largement maintenus dans le silence, sont la source de problèmes de santé mentale qui "empoisonnent" plus largement la vie sociale.

Quoi qu’il en soit, on peut dire que la situation actuelle constitue comme un étau social dont les deux mâchoires sont le sous-emploi chronique d’un côté et le sur-travail de l’autre, encouragé par un neo-stakanovisme bien médiatisé. Remettre la France au travail passe visiblement par la volonté d’en mettre au chômage une partie toujours plus vaste. Les deux processus ont, paradoxalement, en commun le désoeuvrement. En effet, ce dernier a deux faces. La première, mieux connue, est celle que présente la masse des chômeurs de longue durée, ces privés d’emploi de plus en plus jeunes que le très beau film de Bruno Dumont, La Vie de Jésus a éclairée si justement. La vie personnelle est littéralement contaminée par la perte de l’inscription sociale, privée des obligations à "remplir" et des engagements à assumer grâce auxquels chacun peut s’assurer qu’il n’est pas superflu. Chassé de l’histoire et pas seulement de l’emploi, celle ou celui pour qui cette situation perdure subit l’interdiction de contribuer par son travail à l’existence de tous en assurant la sienne propre. Au regard de l’oeuvre commune, il est de trop. C’est là une transparence sociale qui nous aveugle tous.

Mais je voudrais dire que le désoeuvrement se rencontre aussi où on l’attend moins. La psychopathologie du travail, discipline encore trop peu développée, nous fait paradoxalement découvrir sa deuxième face dans la sur-activité imposée par des organisations du travail en pleine restructuration. En leur sein, la tyrannie du court terme laisse les femmes et les hommes aux prises avec une intensification opératoire qui fait perdre sa fonction psychologique au travail humain. La course au résultat et le fétichisme du produit impose la démesure d’un engagement sans horizon. Et ce dernier cache, sous le masque d’une mobilisation de tous les instants, une immobilisation psychique lancinante. Une sorte "d’externalisation de la respiration" s’avance qui croit pouvoir faire passer pour normal le travail en apnée. Dans ce cadre, une sur-activité de détail n’est rien d’autre qu’une modalité du désoeuvrement, le déni d’une histoire, un temps plein qui devient un temps mort livré aux obsessions du présent. On le sait maintenant : de ces situations là, de plus en plus de salariés "en font une maladie". Car la vie devient invivable. "On ne peut accepter la vie, écrivait A. Artaud, qu’à condition d’être grand, de se sentir à l’origine des phénomènes, au moins d’un certain nombre d’entre aux. sans puissance d’expansion, sans une certaine domination sur les choses, la vie est indéfendable" (1984, p. 130).

Au travail, dans les conditions qui tendent à s’imposer aujourd’hui, on peut donc "y laisser sa santé" comme le dit joliment le langage populaire. Et c’est d’autant plus grave que la santé n’est pas seulement l’absence de maladie : "je me porte bien, note malicieusement, Canguilhem, dans la mesure où je me sens capable de porter la responsabilité de mes actes, de porter des choses à l’existence et de créer entre les choses des rapports qui ne leur viendraient pas sans moi" (2002, p. 68). C’est seulement dans ce genre de "climats" qu’on peut se dire "en forme". Quand les choses se mettent à avoir des rapports entre elles qui leur viennent indépendamment de moi, même si je cours après elles, elles sont désaffectées et je suis désoeuvré. C’est cette "anémie" ordinaire du travail qui mine la santé de beaucoup de salariés et les expose à tant de maladies du corps et de l’esprit. Car l’homme ne peut, sans dommages profonds, seulement vivre dans un contexte. Il doit pouvoir créer du contexte pour vivre. Privé de cette possibilité, il est amputé de l’histoire collective dont il pourrait se sentir comptable.

Dans les situations de travail où la santé est préservée et même où elle se développe, j’ai pu constater (Clot, 1995, 1999 ; Fernandez et al. 2003) que les femmes et les hommes, pour arriver à faire ce qu’on leur demande, ont appris à faire autre chose que ce qu’on leur demande. Leur activité la plus ordinaire invente, souvent malgré tout, une sorte de tâche dans la tâche, une tâche au delà de la tâche. Cette activité n’est pas une autre tâche. C’est un devenir autre de la tâche. Une autre histoire qui échappe à la tâche pour qu’ils puissent la faire leur. C’est ainsi qu’il protège leur santé, par la création d’une sorte de syntaxe qui retient l’histoire des gestes et des mots entre les générations et soutient une pensée sur le travail, dans le travail. A ce moment là, ils cessent d’être cette collection que l’organisation du travail a prévue pour devenir un collectif.

Dans ces situations, l’expérience professionnelle n’est pas un produit fini. Elle se définit moins par ce qu’un collectif sait faire ou fait que par sa façon originale de changer ses façons de faire et de concevoir. Ce n’est pas dans la conservation de leurs usages et de leurs idées héritées que les hommes manifestent la pérennité de leur expérience mais dans leur manière propre, originale, de faire leur de nouvelles manières de faire, de sentir, de voir les choses. L’expérience ne recouvre pas seulement ce qu’on sait faire — le déjà su, le déjà dit, le déjà fait — mais aussi les possibilités dont on dispose ou pas pour se défaire d’une situation, s’affranchir de ce qu’on sait, s’en détacher. C’est pourquoi, les situations de travail que je connais où la santé est respectée témoignent pour une autre définition de l’efficacité : l’efficacité réside dans l’action bien sûr mais aussi dans l’interruption de l’action, plus précisément là où l’action s’arrête, dans le loisir de pouvoir repenser l’action. Le temps libre c’est d’abord cette reconstruction, la liberté de penser son travail, même et surtout différemment de son collègue, avec son collègue, différemment de son chef, avec son chef. Cette expérience vitale prend le contre-pied de "l’homme nouveau" du néo-stakanovisme régnant, cet homme imaginaire plein de savoirs mais vide de toute pensée, ce "boxeur manchot", pour parler comme T. Williams (1960). Cette expérience vitale, c’est, tout simplement et au contraire, le sentiment de vivre la même histoire.

Ce sentiment là n’a nullement disparu dans les milieux de travail d’aujourd’hui. Il existe. Il résiste, même s’il est contrarié par l’organisation du travail ou encore négligé par ceux qui travaillent eux-mêmes. Quand il existe et résiste, c’est qu’il est le contraire d’un moule. Il se nourrit de disputes professionnelles autour des critères du travail bien fait, de conflits, de débats d’écoles dans lesquels le dernier mot n’est jamais dit. A l’inverse, la déflation de ces controverses réduit le travail au silence et dégénère le plus souvent en assourdissantes querelles de personnes. Au bout du compte, l’inflation actuelle des conflits relationnels au travail est le résultat de la déflation sociales des disputes sur le travail lui-même, sur les critères forcément contestables du travail de qualité. Quand ce qui est à faire est devenu "naturel", quand plus rien ne se discute et que la controverse est éteinte, quand le conflit des évaluations est refoulé, le désoeuvrement nous atteint même quand l’agitation nous tient.

Ce genre de désoeuvrement chasse l’homme en chacun d’entre nous et finalement "empoisonne" la vie. Car ce qui est ravalé au travail n’est pas aboli pour autant. C’est un résidu qui contamine les autres domaines de la vie. Étranger à soi-même, incarcéré dans une seule vie, "Je" ne peux plus être un autre et Rimbaud n’a plus qu’à crier dans le désert. "Je est un Autre" se plaît-on à répéter après lui en oubliant qu’il ajoutait juste après, dans le même poème : "A chaque être plusieurs vies me semblaient dues". Quand ces autres vies sont ravalées, le sujet est à la fois sur-occupé et désoeuvré. Et, à cet instant, l’oeuvre d’art ne lui parle plus. Car l’oeuvre d’art ne s’adresse pas au désoeuvré.

Triste malentendu. Puisque le travail de l’artiste — il faudrait le crier sur les toits — explore aussi les possibilités de l’existence, cherche à faire reculer les frontières de l’objectivité du monde (Kundera, 1986) comme n’importe quel travailleur voudrait le faire aussi. L’artiste le fait à sa façon bien sûr. En lutte avec d’autres objets, une autre matière première, une autre histoire, il entretient pourtant la passion de s’emparer des énigmes du monde pour découvrir ce qu’il pourrait devenir. Triste malentendu qui n’a jamais dit son dernier mot : en effet, si l’oeuvre, séparée du travail de l’artiste, mutée en chose culturelle, devient un objet de consommation comme un autre, alors, elle n’est plus que perfusion culturelle, tranquillisant qui engourdit encore une vie amputée : anesthésique pour boxeur manchot.

Alors comment faire ? Résister en retrouvant et en explorant ensemble les équivoques du travail humain. Le travail est ce piège à pensée qui peut se refermer sur l’usine, sur le bureau, sur le musée, sur le théâtre lui-même. Mais le travail est tout autant cette expérience même du réel qui résiste aux idées reçues. Comment faire ? Du travailleur à l’artiste utilisons peut-être le mot-de-passe que R. Char a fabriqué pour nous : "l’inaccompli bourdonne d’essentiel" (1978, p. 179). N’importe quel travailleur, n’importe qui d’entre nous sent que le désir brûle de ce côté là : dans l’effort pour chercher ensemble à faire ce qu’on arrive pas encore à faire, à dire ce qu’on arrive pas encore à dire. Au delà de la quiétude factice du déjà dit ou du déjà fait, à l’abri de quoi la vie peut s’éteindre.

Dans cette retraite, on court toujours le risque de se résigner à comprendre d’avance ce que le réel nous veut. Grâce aux vérités du moment, aux idées reçues plus ou moins grandiloquentes, on peut alors se prendre au sérieux— ce qui le plus souvent est le contraire du sérieux — dans les filets de l’esprit catégorique qui charrie toujours avec lui sa dose de tranquillisants pontifiants et boursouflés. "Tout ce qui est authentiquement grand doit comporter un élément de rire, au risque de devenir menaçant, effrayant" notait déjà M. Bakhtine (1984, p. 354). Prenons-le au mot justement. Le rire fait la voie libre. C’est sans doute pourquoi, l’hostilité envers l’art a quelque chose de commun avec l’hostilité envers le travail. C’est une hostilité au neuf, à l’imprévu, disait R. Bresson (1975, p. 133).

Résistons donc. En re-créant le travail par notre travail. Grâce à l’increvable désir que quelque chose arrive. Les personnages de Beckett sont, à l’image de Vladimir dans En attendant Godot, des instruments polis à cette fin. Ce sont des "anonymes du labeur humain que le comique rend à la fois interchangeables et irremplaçables" (Badiou, 1995, p. 75). Des chefs d’oeuvre d’obstination humaine. Entendons Vladimir :

« Ne perdons pas notre temps en vain discours. Faisons quelque chose, pendant que l’occasion se présente ! Ce n’est pas tous les jours qu’on a besoin de nous. Non pas à vrai dire qu’on ait besoin de nous. D’autres feraient aussi bien l’affaire, sinon mieux. L’appel que nous venons d’entendre, c’est plutôt à l’humanité toute entière qu’il s’adresse. Mais en cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. Profitons-en, avant qu’il soit trop tard. Représentons dignement pour une fois l’engeance où le malheur nous a fourrés. Qu’en dis-tu ? Il est vrai qu’en pesant, les bras croisés, le pour et le contre, nous faisons également honneur à notre condition… Nous sommes au rendez-vous, un point c’est tout. Nous ne sommes pas des saints, mais nous sommes au rendez-vous. Combien de gens peuvent en dire autant ? » (Beckett, 1971, pp. 115-116).

Il faut conclure. Je disais, en commençant, que, lorsqu’il n’est pas désoeuvré, le travail est une tâche dans la tâche, au delà de la tâche. On se sert alors de la tâche pour vivre une autre histoire et lui conserver une histoire. Je veux terminer avec Proust pour qui la littérature trace aussi une sorte de langue étrangère dans la langue. Ce n’est pas une autre langue ni un patois retrouvé, mais un devenir autre de la langue qui échappe à la langue par la langue : "la seule manière de défendre la langue c’est de l’attaquer" écrivait-il (1972, lettre 47, pp. 110-115). La seule manière de défendre son travail c’est aussi de l’attaquer. Faisons-le ensemble. Au nom du travail. C’est un signe de santé. Soyons au rendez-vous.



Références.


Artaud, A. (1984). Oeuvres Complètes. Tome I. Paris : Gallimard.
Badiou, A. (1995). Beckett. L’increvable désir. Paris : Hachette.
Bakhtine, M. (1984). Esthétique de la création verbale. Paris : Gallimard.
Beckett, S. (1971). Théâtre I. Paris : Editions de Minuit.
Bresson, R. (1975). Notes sur le cinématographe. Paris : Folio 2705.
Canguilhem, G. (2002). Ecrits sur la médecine. Paris : Seuil.
Char, R. (1978). Le Nu perdu et autres poèmes 1964-1975. Paris : Gallimard.
Clot, Y. (1995). Le travail sans l’homme ? Pour une psychologie de milieux de travail et de vie. Deuxième édition de Poche 1998. Paris : La Découverte.
Clot, Y. (1999). La fonction psychologique du travail. 4ème édition augmentée. Paris : PUF.
Fernandez, G., Gatounes, F., Herbain, P., Valejo, P. (2003). Nous conducteurs de trains. Paris : la Dispute.
Kundera, M. L’art du roman. Paris : Folio 2702.
Proust (1972). Correspondance avec madame Strauss. Paris : Livre de Poche.
Williams, T. (1960). Le boxeur manchot. Paris : 10/18.